Le Pays d'Iroise : Au bout du monde, entre phares et légendes

Sur la côte sauvage du Finistère, une quête personnelle entre le port du Conquet, l'abbaye de Saint-Mathieu et ses phares emblématiques.

Le Pays d'Iroise : Au bout du monde, entre phares et légendes

Le Conquet, avant de partir

Dans ma poche : une photo. Celle d’un homme en ciré, debout devant une porte blanche. Derrière lui, on aperçoit un phare. Il ne sourit pas vraiment. On souriait peu sur les photos de l'époque, mais ses yeux semblent se plisser face au vent. C'est mon grand-père, Gwenaël. Il a gardé un phare sur cette côte, entre les années cinquante et soixante, avant qu’on oublie les gardiens au profit de la modernité et que les lumières s'allument toutes seules.

Le port du Conquet sent le poisson fraîchement pêché à cette heure de la matinée. Niché dans son anse abritée, entre les maisons de granit serrées le long du quai, c'est un adorable petit port de pêche, encore vivant. Les langoustiers rentrent avec leurs prises de crustacés, tandis qu'un peu plus loin, les vedettes pour Ouessant et Molène chargent déjà leurs premiers passagers. Les bateaux de pêche cognent doucement contre les quais, l’eau s’écrase sur leur coque dans un bruit mat et régulier. Une odeur de gasoil se mêle à celle du sel qui sèche sur les filets étalés. Je n'ai jamais connu Gwenaël vieux. Je ne l'ai même presque pas connu du tout d’ailleurs. Mais j'ai grandi avec cette photo, avec cette phrase que ma mère répétait souvent — ton grand-père disait que la mer ne pardonne pas, mais qu'elle prévient — sans jamais savoir exactement ce qu'elle voulait dire.

Alors aujourd'hui, je marche. Sans doute pour ressentir, peut-être, ce qu'il ressentait, lui, chaque matin, avant de rejoindre son phare.

Si tu veux, viens, on y va ensemble.

Le GR34, quand le corps prend le relais

Le sentier démarre à la sortie du port, longe d'abord des jardins bien tenus, puis quitte peu à peu le village. Le vent, ici, ne faiblit presque jamais, un vent franc, direct, sans détour, qui vous pousse le dos et vous rosit les joues. Les ajoncs jaunes te chatouillent les mollets. L'air a ce goût iodé que tu sens avant même de voir la mer, et qui te laisse un peu de sel sur la langue.

Un sentier étroit et sinueux bordé de murs en pierre et de haies, menant vers des maisons au loin.

Cette côte a une réputation qu'on raconte aux enfants avec beaucoup de gravité dans la voix : la mer d'Iroise, ses courants, ses récifs, ses tempêtes qui arrivent parfois sans prévenir malgré ce que disait Gwenaël. C'est une côte qui a englouti bien des navires. C'est pour ça qu'il fallait des hommes ici, veillant une lumière dans la nuit, scrutant l'horizon pour guider ceux qui passaient au large. Je pense à lui, quelque part sur ce même sentier, le visage fouetté peut-être par le même vent.

Les mouettes crient au-dessus des rochers. Une buse tourne, immobile presque, portée par un courant invisible. Le sentier monte, redescend, longe des criques où l'eau changent de couleur, vert bouteille, gris ardoise, parfois un bleu limpide quand le ciel s’ouvre enfin. Le Conquet est resté derrière, quelque part, le sentier ne connaît pas les frontières communales, et c'est déjà Plougonvelin qu'on foule sans le savoir. Et puis, au loin, une silhouette blanche et rouge se détache sur l'horizon. Le phare de Saint-Mathieu, celui qui donne son nom à toute la pointe.

L'abbaye, là où la légende commence

Avant d'atteindre le phare, il y a les ruines. L'abbaye Saint-Mathieu se dresse à quelques mètres à peine. Ses façades sont rongées par le sel, ses arcades ouvertes sur le ciel chahuté. La pierre est rongée mais tient encore debout. Ici, il n'y a plus de toit depuis longtemps. Les herbes poussent entre les dalles. Le vent traverse les fenêtres vides comme il traverserait n'importe quel champ.

La légende, elle, remonte au IXe siècle. Des marins du Léon — ce pays du nord Finistère, entre Brest et la côte des Abers, dont les habitants vivaient de la mer depuis toujours — se trouvaient au Caire, dit-on, quand l'apôtre Mathieu, mort là-bas depuis des siècles, leur serait apparu en songe. Il leur aurait demandé de ramener son corps en terre chrétienne. Les marins auraient dérobé ses reliques et pris la mer. En approchant de cette pointe, qu'on appelait alors Penn ar Bed, le Bout du Monde, leur navire fonça droit sur un rocher. Le naufrage semblait inévitable. Et puis, le rocher s'ouvrit en deux pour laisser passer le bateau. C’est en tous cas ce que dit la légende. C'est à cet endroit précis qu'on éleva l'abbaye, pour abriter les reliques du saint qui venait de sauver des vies.

Pendant des siècles, ce sont les moines qui ont veillé sur cette côte en entretenant un feu au sommet de la tour, nuit après nuit, pour guider les navires entre les récifs. Le premier phare de cette pointe, en somme, ce n'était pas une lampe. C'était comme une prière tenue allumée. Et je me dis, en passant la main sur cette pierre froide, rugueuse sous les doigts, couverte de lichen gris par endroits, que Gwenaël n'a fait, finalement, que reprendre un métier bien plus vieux que lui.

Le phare, et la voix qui se souvient

Le phare de Saint-Mathieu se dresse juste derrière, haut, blanc, presque sévère à côté des ruines. Cent soixante-trois marches mènent au sommet. Je les compte à mi-chemin, le souffle court, la main sur la rampe de fer. L'escalier tourne sur lui-même, étroit, et à chaque palier, une fenêtre minuscule laisse passer un rectangle de lumière qui vibre. En haut, le vent frappe d'un coup. Tu le reçois en plein visage, presque brutal après l'obscurité de l'escalier. Au centre de la lanterne, la lentille de Fresnel trône encore, cet assemblage de verre taillé qui concentrait autrefois toute la lumière en un seul faisceau, plus utile aujourd'hui, mais on l'a laissée là, comme on garde un outil devenu inutile parce qu'il a trop servi pour qu'on le jette. Et la vue s'ouvre sur tout, la mer d'Iroise à perte de vue, les récifs des Vieux Moines qui affleurent comme des dos de baleines, et là-bas, à peine visible dans la brume légère, une ligne d'horizon où je devine plus que je ne vois les silhouettes d'Ouessant. On me dit qu'on peut, par temps clair, distinguer le phare du Créac'h, et plus loin encore, cette pointe presque irréelle où se dresse le phare de la Jument, seul contre les vagues. Des noms que Gwenaël devait connaître par cœur, comme on connaît les visages d'une famille. Là-bas, sur cette île qu'on devine à peine dans la brume, les moutons d'Ouessant doivent brouter face au vent, comme ils le font depuis toujours, indifférents à la distance qui nous sépare d'eux.

Le phare de Saint-Mathieu, une haute tour blanche à sommet rouge, sous un ciel nuageux.

C'est là-haut que je rencontre Corentin. Un homme d'une soixantaine d'années, bonnet de laine malgré la saison, qui fait visiter le phare certains après-midis pour l'association des Amis de Saint-Mathieu. Il a le regard de quelqu'un habitué à scruter loin.

— Vous cherchez quelque chose de précis ?

Je lui montre la photo. Il la prend, l'examine longtemps, plus longtemps que nécessaire pour une photo aussi banale.

— Ce visage-là, cette façon de se tenir devant la porte... ça pourrait être n'importe lequel des gardiens de cette génération, dit-il enfin. Mon père en a connu quelques-uns. Ils se croisaient d'un phare à l'autre, d'une bouée de ravitaillement à l'autre. Un métier de solitaires qui, au fond, se connaissaient tous un peu.

Il me raconte ce que c'était : les longues gardes de nuit, l'entretien méticuleux de la lentille, les jours de tempête où l'on ne distinguait plus la mer du ciel. Un métier qu'on faisait sans en parler beaucoup, dit-il, parce qu'il n'y avait pas grand-chose à en dire. On regardait, on veillait, on rentrait.

— Ils ne cherchaient pas la gloire, ces gens-là. Juste que personne ne se perde à cause d'eux.

Je repense à la phrase de ma mère. La mer prévient toujours avant. Peut- être que c'était quelque chose qu'il répétait, lui, en regardant l'horizon depuis cette même hauteur.

Redescendre, respirer

En bas, mon ventre se manifeste, comme souvent après le vent et l'escalier. À deux pas de l'abbaye, une petite crêperie tient bon face au vent — la Crêpe Dantel', tenue par Pauline et Maxence, une terrasse protégée où l'on s'installe tranquillement. Je m'assois, le corps encore un peu vibrant de la montée.

Enseigne ronde et blanche de la crêperie « La Crêpe Dantel' » sur un mur en pierres.

On m'apporte une galette de blé noir à la saucisse de Molène et à la tomme de vache, fumante, la croûte craquante sur les bords, et un bol de cidre brut qui pique légèrement la langue. Autour de moi, les conversations sont calmes, ponctuées par le bruit du vent. La lumière décline doucement, dorée sur les pierres de l'abbaye qu'on aperçoit depuis la table. Le sel me pique encore un peu les lèvres — reste du vent d'altitude. Les épaules se relâchent. Le corps comprend, avant l'esprit, que la journée touche à sa fin.

Une salade composée avec des galettes de blé noir garnies de fromage de chèvre et de lardons.

Ce que la mer garde

Je reprends le sentier au crépuscule, dans l'autre sens. La lumière du phare commence à tourner doucement comme un battement lent, régulier, qui va veiller toute la nuit sur des bateaux que je ne verrai jamais. Le vent est presque tombé. Sur cette terre, il ne tombe jamais complètement. Et la mer, elle, continue son ressac.

Je ressors la photo une dernière fois, dans la lumière presque orange du soir. Gwenaël ne sourit toujours pas. Mais je crois comprendre, maintenant, ce plissement dans ses yeux. Ce n'était pas de la fatigue. C'était l'habitude de regarder loin, de veiller sur ce qu'on ne voit pas encore.

Certains lieux ne s'oublient pas. Ils veillent, tout simplement, en attendant qu'on revienne les regarder. Et quelque part entre l'abbaye et le phare, entre la légende et la photo dans ma poche, j'ai laissé, moi aussi, un peu de lumière allumée.