Giò Terra (Terragio67), CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Oubliez le Sacré-Cœur. Oubliez le Moulin Rouge. Oubliez la place du Tertre. Bon, cochez-les sur votre liste si vous y tenez vraiment (et je reparlerai du Sacré-Cœur plus tard). Mais commencez plutôt par filer chez Ammad, juste à deux pas de la rue Lepic. La station de métro la plus proche est Blanche, à côté du Moulin Rouge — un détail important à garder en tête si, dans l'esprit très montmartrois, vous vous laissez un peu trop tenter !
Chez Ammad, c'est tout un monde dans un bar, surtout le jeudi soir, quand Samir, le fils d'Ammad, consacre sept heures (oui, sept !) à mitonner le meilleur couscous de ce côté-ci de la Méditerranée (c'est Samir qui le dit, et je suis bien d'accord avec lui).
Le bar lui-même semble tout droit sorti des années soixante : pas de télé, pas de musique d'ambiance, juste un authentique comptoir en zinc à l'ancienne. C'est un chez-soi bis où les habitués viennent manger et boire, bien sûr, mais surtout pour parler — entre eux, avec des inconnus, avec n'importe qui — et quel joyeux petit monde ! (Avez-vous déjà entendu un Anglais raconter une blague sur un Belge entrant dans un bar… en parfait ch'ti ?).
Étrange ?
C'est de la petite bière à côté du cortège annuel de Montmartre.
Chaque année en octobre (à peu près), le président autoproclamé de la Libre République de Montmartre descend dans les rues de son quartier pour un défilé délicieusement absurde. Je l'ai vu une fois débouler au pied de la rue Lepic dans une limousine décapotable, avant d'être escorté jusqu'en haut de la butte par une troupe de trompettistes (masculins) à moitié nus, juchés sur des skateboards motorisés — oui, oui, vraiment.
Ensuite, depuis son perchoir perché sur un chameau, le chef d'État a harangué ses « concitoyens », dont beaucoup — comme leur leader — étaient joyeusement éméchés, parfaitement en accord avec la devise de la République : Liberté, Égalité, Fraternité… et le Droit de Boire du Vin !

Steven Penton from Bakers Beach, Tasmania Australia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Les pentes raides de la rue Lepic ont bien des histoires à raconter. Un soir de réveillon, il y a fort longtemps, un jeune Parisien nommé Louis fit un pari audacieux : il affirma qu'il pouvait grimper toute la rue Lepic au volant d'une machine qu'il venait tout juste d'inventer — le tout premier véhicule équipé d'une boîte de vitesses. Louis remporta son pari, et son nom de famille ne tarda pas à devenir célèbre dans toute la France et bien au-delà : Renault.
Si vous avez eu la chance de regarder à la télévision la dernière étape du Tour de France 2025, vous avez sûrement retenu votre souffle en voyant même les meilleurs coureurs du monde peiner dans la montée de Lepic. Et si vous êtes vous-même à bout de souffle, ne vous en faites pas : vous êtes en excellente compagnie. Il y a plus de deux cents ans, l'ancien chemin était si ardu et si boueux que l'Empereur Napoléon Bonaparte lui-même dut subir l'indignité de devoir mettre pied à terre pour gravir la colline — et c'est ainsi qu'une nouvelle route, Lepic, vit le jour.
En remontant depuis le bas de la rue Lepic, vous passerez devant l'immeuble (au numéro 54) où Van Gogh a vécu quelque temps avec son frère Théo. Toulouse-Lautrec avait son atelier tout près, et le Bateau-Lavoir où vivait Picasso se trouvait juste au coin de la rue. C'était l'époque où le père du cubisme était si démuni qu'il allait jusqu'à dérober les bouteilles de lait posées devant la porte de son voisin !

Son of Groucho from Scotland, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
De l'autre côté de la butte — niché entre Au Lapin Agile, le cabaret autrefois fréquenté par Picasso (sans oublier Lolo, l'âne peintre), et le Musée de Montmartre (où Renoir a résidé) — vous découvrirez le discret et enchanteur vignoble de Paris.
Perché sur le versant nord de la butte, à l'angle de la rue des Saules, le minuscule Clos-Montmartre, tout en terrasses, donne naissance à près de 2 000 bouteilles de vin biologique par an. La Fête des vendanges, qui coïncide généralement avec le cortège présidentiel, célèbre l'identité artistique, bohème et décalée de Montmartre.
La Villa Léandre, à côté de l'avenue Junot, abrite l'un des spectacles les plus rares de Paris : une rue bordée de maisons en briques. Ce petit cul-de-sac pavé, aussi pittoresque que charmant, rend hommage à un style architectural résolument « so British » — le numéro 10 arbore même un espiègle panneau « Downing Street » — avec ses grilles en fer, ses minuscules jardins fleuris, ses bow-windows et ses toits d'ardoise.
Et si vous avez gravi toute la butte depuis son pied, vous avez bien mérité une pause : je vous recommande vivement un latte macchiato chez Marcel, le café du coin.
Malgré la foule (essayez d'y aller tôt un dimanche matin), il ne faut pas oublier les abords du Sacré-Cœur, avec son dédale de ruelles pavées, son petit groupe de bistrots et de restaurants, et ses jardins délicatement parfumés. C'est le Paris-village — il y a même un moulin — un centre spirituel et un havre bucolique depuis l'Antiquité.
Il est donc d'autant plus surprenant d'apprendre que ces ruelles labyrinthiques ont été le théâtre de l'un des épisodes les plus brutaux de l'histoire de France : la « Semaine sanglante », lorsque des milliers de Communards furent écrasés par les troupes gouvernementales. Une visite guidée vaut vraiment la peine pour en savoir davantage sur ce versant plus sombre du passé de la butte.
Mes souvenirs de ce coin de Montmartre — j'ai emménagé à Paris il y a plus de vingt ans — sont un peu plus chaleureux. À la recherche d'une cuisine simple, sans fioritures et loin de la foule, je suis tombé sur le Petit Bleu.
Ce minuscule restaurant familial et décontracté, sur le versant est de la butte, revendique une « ambiance de quartier très villageoise », avec des briks au chocolat ou à la pistache dignes du paradis. Après un dernier thé à la menthe, je rentrais chez moi tard dans la nuit en traversant l'immense parvis du Sacré-Cœur, Paris étendu à mes pieds, la tour Eiffel scintillant au loin. À vous maintenant d'aller découvrir ce spectacle par vous-même !
Il existe un endroit à Montmartre — ou, pour être plus précis, juste à côté de Montmartre — où la foule fait partie du spectacle : le marché près du métro, le Marché Barbès. Si Chez Ammad est un monde à l'intérieur d'un bar, alors Barbès est carrément un univers entier dans un marché.
Installé sous la ligne de métro aérienne les samedis et mercredis (où l'on vous accueillera par un « Marlboro, Marlboro »), le marché est chaotique, bondé, brut, bruyant et enivrant. On y trouve absolument de tout, y compris des légumes et des épices d'Afrique du Nord, d'Afrique de l'Ouest et du Moyen-Orient dont vous ne sauriez même pas nommer la moitié.
