Photo by Krzysztof Kowalik on Unsplash
Il y a des moments dans la vie qui marquent un avant et un après, pas vrai ? Perdre sa virginité, la mort de son chien… Monter le Mont Ventoux appartient à cette catégorie : après ça, la vie n'a plus tout à fait le même goût.
Pour les cyclistes du monde entier, le Ventoux, c'est un mélange de rêve et de cauchemar. La montagne est entrée dans la légende du Tour de France il y a bien longtemps : pensez à Tommy Simpson, mort sur son vélo près du sommet ; à Lance Armstrong et Marco Pantani, propulsés par des « substances inconnues » ; ou encore à Chris Froome, contraint d'abandonner son vélo et franchir la ligne à pied.
Mais avant de vous attaquer au « Géant de Provence » — ses 1 910 mètres tout de même — j'ai mieux à vous proposer. Pourquoi ne pas partir à la découverte des Gorges de la Nesque, ce joyau discret : routes en lacets, tunnels taillés dans la roche et paysages à tomber par terre (pas littéralement) ? Encore mieux : faites-les un dimanche, quand la route est souvent fermée aux voitures.
Et n'oubliez pas d'emporter un paquet de chips.
Oui, des chips.
Vous verrez pourquoi.

Pline, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Les Gorges de la Nesque se trouvent au sud-est du Ventoux, dans son ombre. Villes‑sur‑Auzon est le point de départ idéal : restos, cafés, supérette, boulangerie, et même une fontaine parfaite pour remplir vos bidons avant de quitter la route principale.
Dix-huit kilomètres vous séparent ensuite de Monieux, le village qui marque la sortie des gorges — un autre monde.
À part quelques voitures, vous n'aurez pour compagnie que d'autres cyclistes, parfois accrochés comme vous au flanc de la montagne. La route, creusée dans les parois vertigineuses du canyon, alterne tunnels façon Alpes, falaises abruptes et forêts de chênes et de genévriers. Cette route-balcon, refaite il y a quelques années, n'est presque jamais raide, avec une pente moyenne de moins de 3 %. C'est donc le paysage — pas le pourcentage — qui vous coupera le souffle. Très vite, vous vous demanderez : « Comment ai‑je pu ne jamais entendre parler des Gorges de la Nesque ? »
À la sortie des gorges, arrêtez‑vous au belvédère sur votre droite. Retournez‑vous et savourez l'une des plus belles vues sur le Ventoux, massif, minéral, presque à portée de main.
Et sortez vos chips.
Car c'est ici, souvent planté au milieu de la route comme un gardien, que vous risquez de croiser Georges, le sanglier sauvage le plus mignon, le plus apprivoisé… et le plus fan de chips de toute la France !
Si, comme Georges, vous avez un petit creux, laissez‑vous glisser jusqu'au restaurant Les Lavandes à Monieux, avec sa terrasse ombragée, sa statue et sa fontaine. Ou, si vous êtes prévoyant, prenez à droite avant le village et pique‑niquez au bord du Plan d'eau de Monieux, ambiance zen garantie.
Côté nourriture (obsession numéro deux des cyclistes après la météo), Sault — le centre névralgique du coin — regorge d'adresses. On vous recommande la Promenade de Justin : vue sur le Ventoux, parking vélo facile, et un excellent burger‑frites.
Envie d'éviter la foule estivale de Sault ? Prenez la petite route vers Aurel, village perché sur un éperon rocheux au pied du Ventoux. Aurel a un côté plus « authentique » que son voisin plus connu, mais les vues sur le plateau et les contreforts sont tout aussi splendides. Et pour manger, La Colombe Aurel : parking gratuit, option « veggie », terrasse ombragée et panorama de carte postale.

Anthospace, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Mais impossible d'ignorer l'inévitable : le Mont Ventoux vous observe en arrière‑plan depuis le début. Que dire de cette montagne qui n'a pas déjà été dit ? Même lorsque l'été brûle, on dirait que son sommet nu est drapé d'un voile de neige. Mais non : ce sont les pierres blanches, presque volcaniques, presque lunaires, qui renvoient la lumière du soleil au‑dessus de la ligne des arbres.
Il y a trois façons de grimper la plus chauve et la plus « badass » des montagnes françaises : la plus dure, par Bédoin, et la plus accessible, par Sault, vous emmènent tous deux vers la grande courbe du Chalet Reynard sur le versant sud ; au nord, c'est la montée plus rectiligne de Malaucène qui vous attend.

BlueBreezeWiki, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Les pros comme Froome — et plus récemment Tadej Pogačar — se sont fait un nom en montant par Bédoin, mais l'ascension depuis Sault est sans doute la plus belle et la moins exigeante. En début d'été, le parfum des champs de lavande est enivrant — il faut le sentir pour le croire. Vous grimperez d'abord dans des forêts de pins, chênes, érables et frênes, avant que la route ne s'ouvre près du Chalet Reynard et que le sommet n'apparaisse.
Mon conseil ?
À partir de « Charlie Renoir », gardez le nez sur le guidon et ne levez plus les yeux avant le dernier grand virage interminable. Le « phare » blanc et rouge que vous voyez — en réalité une tour d'observation — semble tout proche, mais il vous reste les 6 km les plus durs.
Allez‑vous tenir ? Les dieux seront‑ils avec vous en franchissant le bien nommé col des Tempêtes ?
C'est ici que vous regretterez de ne pas avoir posé le vélo un peu plus bas pour une prière éclair à Notre‑Dame‑des‑Anges. Invisible, ignorée, oubliée, cette chapelle du XVIIᵉ siècle se niche sur l'un des virages les plus serrés et les plus raides de la montée depuis Sault. Peut‑être qu'en vous y arrêtant, les anges auraient apaisé le vent légendaire du Ventoux, qui maintenant se retourne contre vous.
Mais si par chance le vent vous sourit, au moment où vous franchissez la crête, vous regarderez la Provence s'étendre sous vos roues, minuscule et immense à la fois, et vous comprendrez que le Ventoux n'est pas seulement une montagne : c'est un rite de passage. Une fois que vous l'avez gravi, vous ne redescendez jamais tout à fait le même.
Et n'oubliez pas : il y a aussi une série de villages isolés qui valent le détour sur le versant nord de la montagne, dont l'un de nos préférés — Brantes — que nous vous présenterons une autre fois…
